Le Président de la République de Guinée a récemment interpellé les influenceurs et journalistes sur l’usage à bon escient des réseaux sociaux. Quelques jours avant, j’écoutais le président capitaine Ibrahim Traoré évoquer, à sa manière, exactement la même inquiétude.
Quand deux chefs d’État de la sous-région posent simultanément le même sujet, ce n’est pas un hasard. C’est un signal.
Je veux saluer ces prises de parole. Mais je veux aller plus loin. Parce que ce que nous vivons dépasse la question du « bon usage ». Nous laissons s’installer un véritable génocide culturel au ralenti.
Le mot est fort. Mais il décrit ce qui se passe : on ne tue pas des corps. On tue des repères, des aspirations, l’idée même qu’il existe d’autres chemins que la facilité et la provocation.
Une culture de l’applaudissement intense qui récompense le bruit plus que le sens.
Des injures, des clashs, de la vulgarité devenus des modèles économiques.
En face, une masse critique de contenu éducatif, culturel, citoyen dramatiquement minoritaire, peu soutenue, peu valorisée.
Ce déséquilibre travaille chaque jour contre l’inconscient collectif, contre la culture du travail, contre le mindset citoyen.
Alors que faire ? Rééquilibrer les rapports de force. Pas par la censure. Par une combinaison de régulation, d’exemplarité publique et d’incitation.
Réguler intelligemment, comme tout espace public se régule.
Mais surtout, un point fondamental : il faut interdire aux autorités publiques de s’afficher avec des créateurs dont le fonds de commerce est la vulgarité et l’injure. Nous avons tous vu ces scènes : des responsables institutionnels posant, souriant, légitimant publiquement ce qui abîme la jeunesse.
Chaque photo de ce type envoie un message : « Tu peux insulter, tu seras quand même reçu. » Tant que ce message sera envoyé, aucune régulation ne tiendra.
À l’inverse, encourageons massivement celles et ceux qui élèvent :
Identifier et accompagner podcasteurs, vidéastes, éducateurs qui font un vrai travail de fond.
Les inviter dans les grandes émissions publiques et privées.
Créer des fonds dédiés à la production de contenus éducatifs.
Lancer des initiatives citoyennes de terrain.
Instaurer prix, labels et reconnaissances officielles pour les créateurs à impact positif.
Parce qu’il faut le dire sans détour : l’éducation de masse n’est pas un décret. C’est un algorithme très compliqué, fait de culture, de patience, de constance et d’exemplarité.
On ne change pas l’inconscient collectif d’une nation par une loi. On le change en dix, quinze, vingt ans, par une combinaison quotidienne d’éducation, de médias, de modèles et de régulation.
Le vrai choix est simple. Soit nous acceptons que l’imaginaire d’une génération se façonne dans l’injure. Soit nous décidons de redonner leur place aux voix qui construisent.
Parce qu’un pays qui laisse mourir sa culture en silence finit par parler la langue des autres.
Amadou S. Tall, écrivain










