Pendant ces vacances parlementaires, les activités que mènent les Députés dans leurs circonscriptions électorales respectives, suscitent assez de débats. Certains y voient l’encouragement d’un repli identitaire d’autres pensent à l’exacerbation du communautarisme. D’autant plus qu’un Député est un représentant de la nation. Face au tôlée, l’honorable Député Nestor Kagbadouno, élu sous la bannière GMD de la préfecture de Kissidougou apporte une réponse culturelle, sociologique et législative.
Que répondez-vous à cette partie de l’opinion qui pense que les visites des Députés aux coordinations régionales, des sages et des guides religieux est une dérive communautaire ?
Hono. Nestor : D’entrée, Je salue cette vigilance de l’opinion. Qu’une société s’interroge sur la nature du mandat qu’elle a confié à ses élus, c’est le signe d’une démocratie qui s’enracine en lieu et place d’une démocratie qui doute. Cependant, la sincérité avec laquelle je concède à cette opinion, j’avoue avec la même, que l’on confond ici deux choses radicalement différentes : la courtoisie sociale d’un homme et le mandat institutionnel d’un député. Aller saluer ses parents, ses aînés, ses guides religieux, solliciter leurs prières et leurs bénédictions, cela relève de nos traditions et de notre éducation. Cela n’a jamais créé, et ne créera jamais, un mandat communautaire.
Certains estiment pourtant que ces visites sont contraires au caractère national du mandat parlementaire. Qu’en dites-vous ?
Elles ne le sont en rien. Le caractère national du mandat ne s’apprécie pas au nombre de mains que le député serre, mais au vote qu’il émet dans l’hémicycle et à l’intérêt qu’il défend en séance. La République ne demande à personne d’être orphelin. Elle ne demande pas au député de renier sa mère, son village, sa mosquée ou son église. Elle lui demande une seule chose : qu’une fois à l’hémicycle c’est la Guinée qu’il sert. Ce que j’affirme, c’est que ces deux exigences ne se contredisent pas, elles se complètent.
Selon–vous, où passe la frontière entre l’enracinement et la communautarisation ?
Elle est simple et je la formule en une phrase : on va chercher une bénédiction, on ne revient pas avec un cahier de charges. La bénédiction élève l’homme, elle ne lie pas le mandat. La prière accompagne le député, elle ne vote pas à sa place. Le jour où un élu accepterait de recevoir, dans une cour familiale ou dans un lieu de culte, une instruction sur la manière dont il doit se prononcer sur une loi de la République, ce jour-là seulement il y aurait faute. Ce que nous voyons aujourd’hui, ce ne sont pas des communautés qui montent à l’Assemblée : ce sont des députés qui descendent vers le peuple.
Ne craigniez- vous pas qu’à terme, des blocs communautaires s’installent à l’Assemblée nationale ?
Non, et je veux être catégorique : la communautarisation n’a pas sa place à l’Assemblée nationale, ni par la manière dont l’institution est organisée, ni par les textes qui la régissent. Ce n’est pas une opinion personnelle, c’est un constat de droit et de procédure.
Et sur le plan juridique ?
Les textes sont encore plus clairs. Le mandat du député est un mandat national : il représente la Nation tout entière, et non une fraction de celle-ci. Tout mandat impératif est nul, ce qui signifie qu’aucun engagement pris devant un groupe, quel qu’il soit, n’a la moindre valeur juridique et ne saurait contraindre le vote d’un élu. Nos textes fondamentaux, à savoir la Constitution et le Règlement intérieur, ne connaissent que des députés, des groupes politiques et des commissions. Ils ne connaissent aucune communauté. Ce que la loi ne reconnaît pas ne peut pas prospérer dans l’enceinte de la loi.
Vous êtes un nouvellement élu député. Pourquoi s’engouffrer personnellement dans ce débat ?
Il concerne toute ma génération parlementaire, et c’est pourquoi je décide de parler. Nous entrons dans cette législature avec une double fidélité : fidélité à nos populations, qui nous ont vus grandir et qui nous ont fait confiance, et fidélité à la Nation, qui nous a confié une part de sa souveraineté. Je refuse qu’on nous somme de choisir entre les deux. Un député qui oublie d’où il vient perd sa légitimité, un député qui oublie où il siège perd sa dignité. Nous tiendrons les deux bouts.
Nos traditions ne sont-elles pas, aux yeux de certains, le terreau même de la division ?
C’est exactement l’inverse, et il faut le dire fortement. Nos sages, nos imams, nos pasteurs, nos chefs coutumiers ont toujours été, dans ce pays, des amortisseurs de tension et des artisans de paix. Ils enseignent la mesure, le pardon, le rassemblement. Aller vers eux, ce n’est pas aller vers la fracture : c’est aller vers ceux qui la réparent. Bien comprises, nos traditions sont un rempart contre la communautarisation, jamais son alibi. Ceux qui voudraient s’en servir pour opposer des Guinéens à d’autres Guinéens trahissent en réalité deux choses à la fois : la République et la coutume.
Un message à ceux qui seraient tentés d’aller au-delà ?
Qu’ils sachent que la frontière que je viens de décrire est aussi une ligne rouge. Ceux qui chercheraient à importer dans cet hémicycle les logiques de fracture qui menacent la cohésion nationale trouveront devant eux la Loi, le Règlement intérieur et la vigilance de la Représentation nationale. La majorité et l’opposition se distinguent par leurs options, non par leurs origines : c’est toute la différence entre une démocratie et une addition de clientèles.
Quel conseil avez-vous à l’endroit de vos mandants ?
Que chacun garde ses racines, ses parents et ses prières, c’est notre force, et nul n’a à s’en excuser. Mais que nul ne s’y trompe : le débat parlementaire est un affrontement d’idées, jamais d’identités. Dans cet hémicycle, une seule appartenance a droit de cité : la Guinée.
La Rédaction



