L’annonce du rapatriement de 2 745 ressortissants étrangers en une semaine par les autorités sud-africaines marque un nouveau tournant dans la politique migratoire du pays. Cette décision intervient dans un contexte de fortes tensions sociales et économiques, alors que le gouvernement du président Cyril Ramaphosa cherche à répondre aux préoccupations d’une partie de la population concernant l’immigration clandestine.
Si cette mesure apparaît comme une réponse immédiate aux inquiétudes liées à la sécurité et au chômage, elle soulève également des questions plus larges sur les responsabilités historiques de l’Afrique du Sud et sur les engagements internationaux auxquels le pays a souscrit depuis la fin de l’apartheid.
Un pays historiquement façonné par les migrations
Depuis le développement de son industrie minière au XIXe siècle, l’Afrique du Sud constitue un pôle d’attraction économique majeur pour les populations d’Afrique australe. Les mines d’or et de diamant ont longtemps reposé sur une main-d’œuvre venue du Malawi, du Mozambique, du Lesotho, du Zimbabwe ou encore de la Zambie.
Durant l’apartheid (1948-1994), les travailleurs étrangers étaient recrutés dans le cadre d’accords bilatéraux avec plusieurs États voisins. Après l’avènement de la démocratie en 1994, l’ouverture politique et la relative prospérité économique du pays ont renforcé son attractivité auprès des migrants africains cherchant de meilleures opportunités.
Aujourd’hui encore, l’Afrique du Sud demeure l’une des principales destinations migratoires du continent.
Le chômage, moteur des tensions sociales
La montée des sentiments anti-immigrés s’explique en grande partie par les difficultés économiques persistantes. Avec un taux de chômage dépassant régulièrement les 30 %, de nombreux Sud-Africains estiment que les étrangers exercent une pression supplémentaire sur le marché du travail, les services publics et les ressources de l’État.
Ces perceptions ont alimenté plusieurs vagues de violences xénophobes depuis les années 2000. Les attaques de 2008 avaient causé plus de 60 morts, tandis que d’autres épisodes violents ont été enregistrés en 2015, 2019 et plus récemment en 2025 et 2026.
Toutefois, plusieurs études universitaires et organisations internationales soulignent que les migrants contribuent également à l’économie sud-africaine, notamment dans les secteurs du commerce informel, de l’agriculture, du bâtiment et des services.
Les engagements internationaux de l’Afrique du Sud
En tant que démocratie constitutionnelle, l’Afrique du Sud est liée par plusieurs conventions et accords internationaux relatifs aux droits humains et à la protection des migrants.
Le pays est notamment signataire :
* de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés ;
* du Protocole de 1967 relatif aux réfugiés ;
* de la Convention de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) de 1969 régissant les aspects propres aux problèmes des réfugiés en Afrique ;
* du Pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
* de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ;
* de plusieurs instruments de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) visant à favoriser la coopération régionale et la gestion concertée des migrations.
Ces textes imposent à l’Afrique du Sud plusieurs obligations fondamentales, notamment le respect du principe de non-refoulement, qui interdit le renvoi d’une personne vers un pays où sa vie ou sa liberté seraient menacées.
Les expulsions ou rapatriements doivent également respecter les garanties procédurales prévues par le droit international et la Constitution sud-africaine.
Une ligne de crête entre sécurité et droits humains
Les autorités sud-africaines affirment que les personnes concernées par les rapatriements se trouvaient majoritairement en situation irrégulière et que de nombreux retours ont été effectués sur une base volontaire, avec l’appui des gouvernements concernés.
Cette distinction est importante sur le plan juridique. Un retour volontaire encadré diffère d’une expulsion forcée et réduit les risques de violation des normes internationales.
Cependant, plusieurs organisations de défense des droits humains s’inquiètent du climat de pression sociale entourant ces départs. Les manifestations menées par des groupes hostiles aux étrangers et les violences signalées dans certaines localités pourraient fragiliser le caractère réellement volontaire de certains retours.
Le gouvernement sud-africain lui-même a rappelé que l’application de la loi relève exclusivement des institutions publiques et non de groupes de citoyens agissant en dehors du cadre légal.
Un défi régional plus qu’un problème national
La crise actuelle révèle également les déséquilibres économiques persistants au sein de l’Afrique australe. Les difficultés économiques au Zimbabwe, au Malawi ou au Mozambique continuent de pousser de nombreux citoyens à chercher des opportunités en Afrique du Sud.
Pour plusieurs experts, la gestion durable de ces flux migratoires nécessite non seulement un contrôle efficace des frontières, mais également une coopération renforcée entre les États de la région, conformément aux objectifs de la SADC et de l’Union africaine.
L’Afrique du Sud se trouve aujourd’hui confrontée à une équation complexe. D’un côté, le gouvernement doit répondre aux préoccupations légitimes d’une population confrontée au chômage, à la criminalité et aux difficultés économiques. De l’autre, il doit préserver l’État de droit et respecter les engagements internationaux qui fondent sa réputation de démocratie constitutionnelle depuis la fin de l’apartheid.
Le rapatriement de milliers de migrants en quelques jours illustre ainsi les tensions croissantes entre impératifs de souveraineté nationale, réalités économiques et exigences des droits humains. La manière dont Pretoria gérera cette situation dans les mois à venir constituera un test important pour l’équilibre entre sécurité intérieure et respect des normes internationales.
Mohamed CONDE pour www.lavoixdupeuple.info








