Suspension de 139 cadres à Siguiri: un tournant décisif dans la gouvernance écologique en Guinée (Par Eric THIAM)

La suspension historique de 139 cadres et agents du ministère de l’Environnement à Siguiri par la ministre Djami Diallo marque un tournant décisif dans la gouvernance écologique en Guinée.

Cette sanction administrative massive, provoquée par la complicité ou l’inertie face à l’orpaillage clandestin par pelles mécaniques (« poclains »), est un signal fort envoyé à toute la nation.

Elle rappelle que le lucre immédiat de l’exploitation minière incontrôlée ne saurait se substituer à la viabilité écologique de nos territoires, autrefois reconnus comme le grenier céréalier de l’Afrique occidentale.
Cette décision politique majeure suscite une réflexion essentielle pour l’avenir de notre pays, que l’on peut analyser et renforcer à travers trois prismes fondamentaux.

L’articulation de la décision ministérielle à Siguiri.

La décision de suspension massive prise par la ministre de l’Environnement à Siguiri repose sur une synergie rigoureuse entre trois piliers fondamentaux : l’urgence scientifique, l’impératif juridique et l’obligation de remise en état.

En premier lieu, l’urgence scientifique met en évidence la gravité du désastre écologique.
Les sols de Siguiri subissent un décapage irréversible de leur couche arable, ce qui détruit la biodiversité agro-écologique de la région.

Parallèlement, l’utilisation massive d’engins lourds provoque une sédimentation et un envasement critiques des cours d’eau, menaçant directement le bassin du Niger.

Les infractions constatées à Siguiri, notamment l’usage illégal de pelles mécaniques (« poclains ») sans Étude d’Impact Environnemental et Social (EIES), violent frontalement l’article 108 du Code Minier guinéen.
Face à cette rupture de l’ordre public écologique, le ministère a activé le levier des sanctions statutaires.

En application de la Loi portant Statut de la Fonction Publique, les 139 cadres et agents ont été suspendus pour faute lourde, sanctionnant leur inertie ou leur complicité.En troisième lieu, la finalité de cette action administrative est d’enclencher l’obligation de remise en état des sites. Conformément à l’article 142 du Code de l’Environnement guinéen, la sanction n’est qu’une étape préliminaire qui doit impérativement déboucher sur la réfraction des sols, le comblement des fosses et la revégétalisation obligatoire des plaines dégradées.

En combinant la rigueur des faits scientifiques à la force de la loi, cette décision vise un objectif ultime : restaurer l’équilibre écologique de Siguiri, condition sine qua non pour garantir la souveraineté alimentaire, ainsi que la survie démographique et économique de la nation guinéenne face au mirage de l’orpaillage incontrôlé.

La qualification juridique de la faute : complicité et faute lourdeLa suspension de 139 cadres et agents ne relève pas d’une simple mesure d’humeur politique, mais d’une application stricte de la responsabilité administrative :

Le détournement de l’orpaillage traditionnel :

Le Code Minier guinéen (2011) définit l’orpaillage comme une activité strictement artisanale et manuelle.
L’introduction de pelles mécaniques (poclains) transforme de facto l’activité en exploitation semi-industrielle ou industrielle illégale, car non déclarée.

La rupture du devoir de contrôle :

Selon la Loi L/2019/0027/AN portant Statut général des fonctionnaires en Guinée, tout agent public est responsable de l’exécution des missions qui lui sont confiées.

L’inaction ou la complaisance des inspecteurs de l’environnement face à l’usage d’engins lourds est qualifiée de faute lourde par omission, justifiant la suspension conservatoire immédiate avant le conseil de discipline.

1. Le cadre d’application des sanctions et poursuites : La décision ministérielle ouvre la voie à un double niveau de responsabilité pour nettoyer l’administration à Siguiri :

2. ⁠Sur le plan administratif : La suspension prive immédiatement les agents de leurs fonctions et de leurs prérogatives de puissance publique, gelant l’attribution des passes-droits qui alimentaient le système de corruption locale.

3. ⁠Sur le plan pénal (Art. 110 et suivants du Code de l’Environnement de 2019) : Le code guinéen prévoit des peines d’emprisonnement et de lourdes amendes pour quiconque détruit l’environnement ou facilite cette destruction.

Si la complicité de corruption est avérée, le dossier peut être transféré devant la CRIEF (Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières) pour détournement de ressources publiques et criminalité environnementale.

1. Les impératifs techniques et scientifiques de la restaurationLa suspension des cadres n’est que la première étape. Le véritable défi que doit initier cette décision est la réhabilitation écologique des terres détruites à Siguiri, régie par l’article 142 du Code de l’Environnement :

Le reprofilage topographique : Les exploitants (et l’État subsidiairement) doivent obligatoirement combler les fosses béantes laissées par les pelles mécaniques pour stabiliser le terrain et éliminer les risques d’effondrement ou de création de nids à moustiques (vecteurs de paludisme).

La reconstitution de la couche arable : Scientifiquement, il est indispensable de stocker la terre végétale (horizon A) lors des fouilles pour la réétaler en surface après le comblement.

À Siguiri, une revitalisation par des engrais verts (légumineuses fixatrices d’azote) est requise pour réamorcer la biologie des sols détruits.

La dépollution et la déconnexion hydraulique :

Il est urgent d’isoler les zones de lavage d’or pour empêcher les boues d’argile de se déverser dans le fleuve Niger et ses affluents, restaurant ainsi la clarté de l’eau nécessaire à la photosynthèse aquatique.

1. L’impact sur le modèle économique guinéen. Cette décision force la Guinée à repenser son modèle de développement économique en sortant du mirage de l’or à court terme :

Coût d’opportunité économique :

L’or extrait illégalement enrichit une minorité et s’évapore souvent hors des circuits officiels, tandis que la destruction des plaines de Siguiri oblige l’État à importer du riz à grands frais, dégradant la balance commerciale.

Souveraineté alimentaire vs Rentabilité minière :

La ministre rappelle, par cette décision, que la sécurité alimentaire de la nation guinéenne ne peut être sacrifiée.
L’or ne se mange pas ; la destruction durable du « grenier » de la Haute-Guinée menace directement la survie démographique de la région.

Éric THIAM

Exit mobile version