Lorsque le Premier ministre du Sénégal, Ousmane Sonko, s’est présenté devant la représentation nationale pour déclarer, face aux députés et face au pays, qu’il ne travaillait pas pour Bassirou Diomaye Diakhar Faye mais pour le Sénégal, il a posé un acte politique fort, mais surtout une clarification institutionnelle rarement exprimée avec une telle netteté sous nos latitudes. Cette affirmation, qui a marqué la scène politique nationale, soulève en réalité un débat fondamental sur la nature de l’exécutif, la séparation des pouvoirs et la responsabilité des dirigeants. Car si les mots ont créé la surprise, leur contenu n’a pourtant rien de scandaleux sur le plan républicain. Bien au contraire, ils replacent la fonction de Premier ministre à l’endroit exact où la théorie constitutionnelle l’a toujours située : au service de l’État et du peuple, pas au service d’un individu, fût-il Président de la République.
Dans l’histoire politique mondiale, les moments où des Premiers ministres ont rappelé avec audace qu’ils exerçaient leur fonction en toute autonomie institutionnelle ne manquent pas. Ce sont souvent des épisodes de tension, de clarification ou de recomposition politique, mais tous ont un point commun : le rétablissement du principe selon lequel la légitimité politique ne découle pas d’une loyauté personnelle, mais d’une responsabilité publique. L’exemple d’Ousmane Sonko s’inscrit désormais dans cette lignée, aux côtés de dirigeants qui, par le passé, ont affirmé la même indépendance dans l’exercice de leur fonction.
Dans de nombreux régimes semi-présidentiels, le Premier ministre a pour mission de conduire la politique nationale et de diriger l’action gouvernementale. Cette mission ne souffre ni la confusion ni la personnalisation. Le Premier ministre est nommé par le Chef de l’État, mais une fois en fonction, il devient une institution à part entière, dont la responsabilité première est d’exécuter les orientations de la Nation telles qu’inscrites dans la Constitution. Il doit s’appuyer sur les lois, sur la légitimité parlementaire lorsqu’elle existe, et sur les impératifs de service public. Il lui incombe de veiller à la cohérence gouvernementale, à la bonne exécution des politiques publiques et à la protection de l’intérêt général. Nulle part la Constitution n’indique qu’il doit se comporter en agent personnel du Président.
Pourtant, dans beaucoup de pays, la culture politique entretient la perception que le Premier ministre serait un exécutant direct du Président, presque un collaborateur privilégié chargé d’exécuter une volonté personnelle. Ousmane Sonko, par sa déclaration, a brisé l’ambiguïté et rappelé publiquement la hiérarchie constitutionnelle : il travaille pour la République du Sénégal, pour ses institutions et pour ses citoyens. Cet acte ne retire rien au lien politique qui l’unit au Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye, mais il affirme que ce lien n’est pas une subordination. Il s’agit d’un acte de souveraineté gouvernementale et de maturité démocratique.
Cette audace n’est pas unique. On se souvient de Jacques Chirac, en France, qui, face au Président François Mitterrand durant la période de cohabitation en 1986, avait rappelé publiquement qu’il n’était pas « le collaborateur du Président » mais « le chef du gouvernement de la France », ce qui avait marqué les esprits. Chirac assumait alors que sa mission ne consistait pas à servir Mitterrand, mais à conduire la politique qu’il estimait conforme au mandat que lui avait confié l’Assemblée nationale. Quelques années plus tard, Lionel Jospin, également Premier ministre, insistera de nouveau sur la séparation fonctionnelle entre la Présidence et la Primature, déclarant qu’il ne gouvernait pas « sous l’autorité du Président » mais « conformément au choix du peuple et du Parlement ». Ces déclarations, aujourd’hui célèbres, avaient été perçues comme des actes d’affirmation républicaine.
Au Canada, un système parlementaire pur, l’histoire retient l’épisode où le Premier ministre Pierre Elliott Trudeau avait fermement rappelé que sa loyauté allait au Parlement et au peuple canadien, et non au Gouverneur général qui l’avait nommé au nom de la Couronne britannique. Ce positionnement avait renforcé sa stature d’homme d’État et consolidé l’idée que le Premier ministre ne devait être redevable qu’aux institutions démocratiques.
En Grande-Bretagne, Margaret Thatcher, lors d’un débat houleux avec la Reine Elizabeth II et sous la pression de l’opinion, avait réaffirmé que son mandat provenait exclusivement de la volonté populaire exprimée au Parlement et non de la monarchie constitutionnelle qui procédait à sa nomination formelle. Elle avait alors déclaré que « le Premier ministre gouverne pour le Royaume-Uni et non pour la Couronne », une façon élégante de rappeler la primauté de la souveraineté nationale.
Plus récemment, en Inde, le Premier ministre Manmohan Singh avait dû préciser publiquement qu’il ne travaillait pas « pour Sonia Gandhi », présidente du parti au pouvoir, mais pour l’Inde. Cette déclaration, jugée nécessaire dans un contexte de confusion politique, avait rétabli la distinction essentielle entre parti, Chef de l’État et institution gouvernementale.
Ces exemples montrent que l’affirmation de Sonko n’a rien d’un acte isolé. Elle s’inscrit dans une tradition politique universelle, où les Premiers ministres, lorsqu’ils estiment que la perception publique ou politique réduit leur rôle, rappellent publiquement qu’ils tiennent leur autorité non d’un lien personnel mais de la Constitution et de la Nation. Il s’agit alors moins d’une défiance que d’un rappel à l’ordre institutionnel.
Sur le plan juridique, la position est incontestable : un Premier ministre est au service exclusif de l’État. Sur le plan politique, toutefois, la déclaration peut être interprétée de plusieurs façons. Certains y verront une affirmation de maturité républicaine, d’autres une manière de marquer sa propre autonomie stratégique. Mais dans une démocratie, l’indépendance fonctionnelle du Premier ministre ne doit jamais être perçue comme une rupture, car elle constitue un pilier fondamental de l’équilibre des pouvoirs. Le Président et le Premier ministre, même dans une relation harmonieuse, ne peuvent se confondre. Chacun a un rôle distinct, qui s’exerce au bénéfice du pays.
Ainsi, ce qu’a affirmé Ousmane Sonko devant l’Assemblée nationale n’est ni une provocation ni une prise de distance politique, mais une précision institutionnelle que l’histoire, la théorie constitutionnelle et les exemples internationaux confirment largement. Il rappelle que la fonction publique est avant tout un engagement envers la Nation, que les institutions doivent demeurer impersonnelles et que la République est plus grande que les hommes qui la dirigent.
Dire qu’un Premier ministre sert le pays et non celui qui l’a nommé est donc, au-delà de l’audace politique, une profession de foi républicaine. C’est réaffirmer l’essence même de la démocratie : l’État appartient au peuple, et ceux qui le gouvernent doivent lui être fidèles avant tout.
Par Aboubacar SAKHO
Expert en Communication







