« SYMPTÔMES D’UNE PAUVRETÉ STRUCTURELLE OU FAILLITE COLLECTIVE? »
Il suffit de marquer l’arrêt à un feu rouge de Conakry pour comprendre que quelque chose a changé. Là où jadis un ou deux mendiants s’approchaient timidement des vitres, ce sont aujourd’hui des grappes humaines qui encerclent les véhicules. Femmes portant des nourrissons, enfants en haillons, jeunes hommes vigoureux, vieillards vacillants et tous tendent la main.
Certains insistent, d’autres frappent aux vitres, d’autres encore se disputent un potentiel donateur.
Ce spectacle quotidien n’est plus seulement un fait social ordinaire mais, une interpellation nationale car, à mesure que la mendicité s’intensifie aux grands carrefours, elle s’impose comme le miroir grossissant de nos fragilités collectives.
Un cadre guinéen rencontré au carrefour de Bambeto confie : « On parle partout de « prospérité partagée » mais, quand mes enfants voient des dizaines d’enfants mendier au même feu rouge, je ne sais plus quoi leur répondre.»
Un expatrié ouest-africain travaillant dans une ONG ajoute :« J’ai vécu dans plusieurs capitales africaines, mais ce niveau de concentration aux carrefours devient préoccupant. Cela donne une image de désorganisation et d’abandon.».
La question mérite d’être posée sans détour : ▪︎ Assistons-nous à l’expression d’une pauvreté structurelle profonde, à l’essor d’une économie parallèle de la rue, ou à une démission progressive de l’État ?
■ FEMMES ET ENFANTS, LE VISAGE LE PLUS VULNÉRABLE DE LA RUE.
Ce qui frappe d’abord, c’est la forte présence des femmes et des enfants. Ils constituent visiblement la majorité aux carrefours. Cette féminisation et cette infantilisation de la mendicité traduisent une réalité sociologique inquiétante qui met en exergue le fait que : « les couches les plus vulnérables de la société sont aussi les plus exposées à la pauvreté. »
En effet, le spectacle est parfois ahurissant qu’inquiétant :
▪︎ Des fillettes à peine âgées de sept ou huit ans circulent entre les voitures.
▪︎ Des nourrissons sont exposés au soleil et à la pollution. ▪︎ Des adolescents, au lieu d’être à l’école, apprennent les stratégies de la survie dans la rue.
Une conductrice rencontrée au rond-point de Cosa témoigne : «Le plus dur, ce sont les enfants. On sait qu’ils devraient être à l’école. On donne par compassion, mais on sait aussi qu’on entretient un système.».
Cette reproduction intergénérationnelle de la pauvreté est l’un des dangers les plus graves. Un enfant qui mendie aujourd’hui est un adulte marginalisé demain. La rue devient une école parallèle, sans diplôme ni perspective.
■ DES BRAS VALIDES AUX FEUX ROUGES : PAUVRETÉ OU oisiveté ORGANISÉE ?
Un autre constat interpelle et met en exergue le fait que : « une proportion importante des mendiants sont physiquement aptes au travail. Hommes robustes, femmes en pleine capacité physique, jeunes adultes valides et, cette observation nourrit un malaise croissant chez de nombreux usagers.
Un chauffeur de taxi affirme : « Il y a des gens ici qui peuvent travailler. Si on organisait des travaux publics, ils pourraient balayer, nettoyer, construire. Pourquoi l’État ne les encadre pas ? »
Cette interrogation renvoie à l’expérience du Burkina Faso, où des initiatives comme Faso Mabo ont intégré des personnes vulnérables dans des travaux d’intérêt public, tout en prenant en charge les malades et en réinsérant les enfants dans le système scolaire.
L’exemple montre qu’une volonté politique claire peut transformer un phénomène subi en opportunité d’organisation sociale.
Pourquoi la Guinée ne pourrait-elle pas concevoir un programme similaire, adapté à ses réalités ?
■ UNE DIMENSION SOCIOCULTURELLE ENRACINÉE.
La mendicité en Guinée ne relève pas uniquement de l’économie, elle s’inscrit aussi dans des représentations culturelles et religieuses.
Il est frappant de constater la faible présence de ressortissants de la Guinée forestière parmi les mendiants car, chez de nombreuses familles forestières, la mendicité est perçue comme une honte familiale. « Chez nous, si quelqu’un est dans le besoin, la famille s’organise », explique un enseignant originaire de Nzérékoré.
En revanche, dans certaines communautés de la Moyenne et Haute Guinée, la mendicité peut être perçue comme socialement tolérée, parfois religieusement justifiée en cas d’épreuve et, la solidarité directe par l’aumône est valorisée.
Ce rapport à l’aumône est renforcé par le recours massif aux pratiques spirituelles avec cette pression sociale, les sacrifices rituels sont fréquents et, les dons aux mendiants sont souvent considérés comme des actes expiatoires ou protecteurs. Jumeaux et personnes atteintes d’albinisme bénéficient d’une attention particulière dans certaines croyances.
Un commerçant reconnaît : «On nous dit de donner pour que nos affaires marchent. Beaucoup donnent plus par peur spirituelle que par solidarité sociale.».
Ainsi, la mendicité devient parfois un maillon d’un système symbolique où la prospérité individuelle semble liée à la présence du pauvre dans l’espace public. C’est comme une économie parallèle alimentée par la générosité et les périodes électorales.
■ UN PARADOXE TROUBLANT ÉMERGE.
Certains mendiants parviennent à accumuler des ressources importantes, notamment lors des périodes électorales ou de nominations administratives.
Les dons explosent alors, et, il est rapporté que certains ont pu construire des maisons ou investir grâce à l’ampleur des “sacrifices” reçus. Cette réalité alimente l’idée que la mendicité peut, pour certains, devenir plus rentable qu’un emploi précaire.
Un fonctionnaire confie anonymement : «Quand il y a des opérations de déguerpissement, certains hauts responsables ne sont pas contents. Ils estiment que cela perturbe leurs habitudes de dons sacrificiels.».
La mendicité cesse alors d’être uniquement un drame social ; elle devient un écosystème où croyances, pouvoir, argent et pauvreté s’entremêlent.
■ UNE SOCIÉTÉ SANS VÉRITABLE CLASSE MOYENNE.
La croissance exponentielle de la mendicité s’inscrit dans un contexte socio-économique marqué par une forte polarisation avec, une minorité riche composée de gestionnaires publics indélicats et d’opérateurs économiques prosperes, et une large majorité vivant sous ou à proximité du seuil de pauvreté.
Ainsi l’absence d’une classe moyenne solide fragilise l’équilibre social et, la mendicité devient une soupape. Elle permet une redistribution informelle, certes désordonnée et inefficace, mais perçue comme moralement acceptable.
Cependant, cette redistribution par l’aumône ne remplace ni une politique sociale structurée ni un système de protection sociale efficace.
■ L’URGENCE D’UNE POLITIQUE NATIONALE COHÉRENTE.
Face à ce phénomène, les réactions ponctuelles déguerpissements sporadiques, contrôles éphémères ne suffisent plus. Il faut une politique nationale claire.
Elle devrait reposer sur :
▪︎Un recensement rigoureux pour distinguer :
▪︎Les personnes valides.
▪︎Les malades et handicapés.
▪︎Les enfants en âge scolaire.
- Un programme de travaux publics rémunérés pour des mendiants valides : nettoyage urbain, entretien des routes, reboisement.
- Une prise en charge sociale des personnes inaptes, avec centres d’accueil et assistance médicale.
- Une scolarisation obligatoire et encadrée des enfants mendiants, avec sanctions contre l’exploitation.
- Une réforme de la solidarité religieuse, orientée vers des fonds communautaires structurés plutôt que vers la mendicité de rue.
Un expatrié européen résume ainsi: «La compassion est noble mais, un État moderne ne peut laisser la rue organiser la protection sociale.».
■ RESTAURER LA DIGNITÉ, RESTAURER L’AUTORITÉ.
La mendicité galopante à Conakry n’est pas une fatalité culturelle. Elle est le symptôme d’un déséquilibre profond qui résume de la fragilité économique, des croyances instrumentalisées et de l’absence de structuration sociale.
Elle interroge notre conception même de la dignité car mendier ne peut devenir un projet de vie, donner ne peut remplacer gouverner et, compatir ne peut tenir lieu de politique publique.
L’État guinéen est aujourd’hui interpellé non pour réprimer aveuglément, mais pour organiser intelligemment et non pour chasser les pauvres, mais pour leur offrir des alternatives dignes.
Si rien n’est fait, les carrefours de Conakry continueront d’être le théâtre d’un paradoxe cruel malgré une prospérité proclamée, mais une misère exposée et, chaque feu rouge deviendra un rappel silencieux d’une responsabilité collective encore inachevée.
■ RECONSTRUIRE LE CONTRAT SOCIAL AUTOUR DE LA DIGNITÉ.
Au fond, la mendicité galopante à Conakry n’est pas seulement un problème de circulation urbaine ou d’image internationale, elle révèle une crise plus profonde, celle du contrat social.
Dans un État moderne, le citoyen accepte l’autorité publique parce qu’il sait que celle-ci garantit un minimum de sécurité, d’équité et d’opportunités.
Lorsque des centaines de personnes trouvent dans la rue leur principal moyen de subsistance, c’est que ce contrat est fragilisé.
Un jeune diplômé sans emploi rencontré à Hamdallaye confie: «Ce qui me fait peur, ce n’est pas seulement la mendicité. C’est que beaucoup finissent par penser que c’est plus simple que chercher un emploi qui n’existe pas.».Cette phrase résume le danger majeur, celui de: « la normalisation progressive de la mendicité comme alternative économique ».
Si la rue devient plus rentable, plus accessible et parfois plus stable qu’un emploi précaire ou inexistant, alors la société bascule vers une économie de survie permanente.
■ L’IMAGE INTERNATIONALE EN JEU.
La Guinée cherche à attirer investisseurs, partenaires techniques et touristes. Elle affiche des ambitions de modernisation, d’industrialisation et de transformation structurelle. Mais l’image projetée par des carrefours saturés de détresse humaine brouille ce message.
Un homme d’affaires sénégalais, de passage à Conakry, témoigne : «Quand vous recevez un partenaire étranger et qu’à chaque feu rouge dix personnes encerclent votre véhicule, cela crée un malaise. On ne peut pas parler d’émergence dans ces conditions.».
Loin d’être une simple question esthétique, la mendicité massive affecte la perception de stabilité, d’organisation et de gouvernance. Or, dans un monde compétitif, l’image compte autant que les indicateurs économiques.
■ DE LA COMPASSION INDIVIDUELLE À LA SOLIDARITÉ INSTITUTIONNELLE.
Il ne s’agit pas de culpabiliser les donateurs car, . la générosité est une valeur profondément ancrée dans la culture guinéenne, donner fait partie de l’éthique sociale et religieuse mais, le problème n’est pas la compassion ; il est dans l’absence de structuration.
Aujourd’hui, la solidarité est essentiellement individuelle et spontanée et, elle gagnerait à devenir collective et organisée.
Pourquoi ne pas imaginer :
▪︎ Un fonds national de solidarité alimenté par des contributions volontaires mais encadrées ?
▪︎ Une digitalisation des dons pour éviter la dépendance directe à la rue ?
▪︎ Une implication des leaders religieux pour orienter l’aumône vers des mécanismes formels d’assistance ?
Il s’agirait de transformer une pratique diffuse en politique sociale structurée,
■ L’URGENCE D’UN SURSAUT POLITIQUE.
Chaque génération est confrontée à un défi qui teste sa capacité à agir. et donc, la croissance exponentielle de la mendicité est l’un de ces défis pour la Guinée contemporaine.
Le laisser-faire comporte plusieurs risques :
▪︎ Risque sécuritaire : tensions croissantes aux carrefours, altercations, accidents.
▪︎ Risque social : banalisation de l’exploitation des enfants.
▪︎ Risque moral : perte du sens de l’effort et du mérite.
▪︎ Risque institutionnel : affaiblissement de la crédibilité de l’État.
Un professeur d’université résume la situation ainsi : « Un État fort ne se mesure pas à la taille de ses discours, mais à sa capacité à organiser la dignité.»
Organiser la dignité, c’est reconnaître la réalité sans la dramatiser, mais aussi refuser qu’elle devienne la norme.
- Pour une stratégie nationale en trois piliers
Afin d’éviter les solutions improvisées ou répressives, une stratégie cohérente pourrait s’articuler autour de trois piliers fondamentaux :
- Pilier social
Création de centres d’accueil et d’orientation.
Mise en place d’allocations ciblées pour les plus vulnérables.
Protection stricte des enfants avec obligation scolaire renforcée.
- Pilier économique
Programmes massifs de travaux publics urbains.
Formation professionnelle accélérée.
Microcrédits encadrés pour activités génératrices de revenus.
- Pilier culturel et religieux
- Dialogue avec les autorités religieuses.
▪︎Sensibilisation communautaire sur la responsabilité familiale.
▪︎Réorientation des pratiques de sacrifice vers des mécanismes institutionnels.
En dépit de tout ce qui précède, il faut l’État et les guinéens refuse la fatalité car, la mendicité galopante à Conakry n’est ni une malédiction divine ni une fatalité historique mais, le produit d’un ensemble de facteurs économiques, culturels, institutionnels et spirituels.
La question posée: pauvreté structurelle, oisiveté ou démission de l’État ? appelle une réponse nuancée car il y a un peu de tout cela.
Mais ce mélange ne doit pas servir d’alibi à l’inaction car, il ne s’agit pas d’effacer les pauvres de l’espace public pour embellir la ville. Il s’agit de redonner à chaque citoyen la possibilité de vivre du fruit de son travail plutôt que de la générosité aléatoire des passants.
Si l’État prend ses responsabilités, si les communautés réinterrogent certaines pratiques, si la solidarité devient institutionnelle plutôt qu’improvisée, alors les carrefours de Conakry pourront cesser d’être des symboles d’inquiétude pour devenir des espaces ordinaires d’une capitale en mouvement.
En fin, la dignité n’est pas un slogan mais, elle est une politique et, il est temps de la mettre en œuvre.
AIMÉ STÉPHANE MANSARÉ
SOCIOLOGUE
EXPERT-CONSULTANT EN SCIENCES SOCIALES DU DÉVELOPPEMENT
DG CERFOP
PCA IPCJ-GUINÉE.
TEL WATSHAPP : +224 6×8342029/62441/941.









