L’association des femmes aux instances de décision politique est aujourd’hui largement présentée comme un indicateur de modernité, de progrès démocratique et de bonne gouvernance. En Guinée comme ailleurs, chaque nomination féminine au sein d’un gouvernement suscite débats, commentaires et parfois controversés, tantôt saluée comme une avancée significative, tantôt critiquée comme insuffisante, symbolique ou instrumentalisée. Cette lecture contemporaine, souvent cadrée par les normes internationales de gouvernance, mérite toutefois d’être interrogée à la lumière de l’histoire politique africaine et, plus particulièrement, de nos propres référents normatifs endogènes.
Cette réflexion s’est imposée à l’occasion d’un travail universitaire consacré à la Charte de Kurukan Fuga, adoptée en 1236 à la suite de la bataille de Kirina, sous l’autorité de Soundiata Keïta, fondateur de l’Empire du Mali. Ce texte, transmis oralement par les griots avant d’être partiellement transcrit et reconnu par l’UNESCO comme patrimoine immatériel de l’humanité, est souvent mobilisé de manière symbolique ou mémorielle. Pourtant, une lecture attentive révèle qu’il constitue un véritable socle de gouvernance, articulant des règles précises relatives à l’organisation sociale, à la justice, à la protection de la vie humaine, à la solidarité communautaire, à la préservation de la nature et à l’exercice du pouvoir politique.
Contrairement à une vision réductrice qui en ferait un simple code moral, la Charte de Kurukan Fuga énonce des obligations politiques normatives, applicables à l’ensemble de la communauté mandingue. Elle définit des principes de responsabilité, de régulation sociale et de participation, traduisant une conception du pouvoir fondée sur l’équilibre, la complémentarité et la cohésion collective.
C’est dans ce corpus normatif que l’article 16 retient particulièrement l’attention :
« En plus de leurs occupations quotidiennes, les femmes doivent être associées à tous nos gouvernements. »
La formulation est sans ambiguïté. Le recours au verbe devoir exprime une obligation politique explicite, et non une simple exhortation morale. L’expression tous nos gouvernements suggère une participation transversale et permanente des femmes aux instances de décision, indépendamment des niveaux ou des fonctions du pouvoir. Cette disposition consacre ainsi, dès le XIIIᵉ siècle, la reconnaissance de la femme comme actrice légitime de la gouvernance, et non comme une figure périphérique ou uniquement domestique.
Cette reconnaissance ne saurait être isolée du reste de la Charte. Plusieurs articles protègent explicitement la dignité, l’intégrité physique et morale des femmes (notamment les articles 14 et 15), tandis que d’autres les inscrivent pleinement dans l’organisation sociale, les mécanismes de régulation collective et les classes fonctionnelles de la société mandingue (articles 1, 4 et 21). La femme y apparaît non seulement comme un sujet de droit à protéger, mais comme un pilier de l’équilibre social et politique, participant à la stabilité et à la légitimité du pouvoir.
Il convient toutefois d’introduire une nuance méthodologique essentielle. Si la Charte de Kurukan Fuga énonce des principes normatifs forts, leur application effective a nécessairement varié selon les contextes historiques, les espaces géopolitiques et les rapports de force locaux. Comme tout texte fondateur, elle définit un idéal de gouvernance, dont la mise en œuvre pratique a pu connaître des écarts. Cette distinction entre norme et pratique permet d’éviter toute idéalisation excessive du passé précolonial, tout en reconnaissant la portée politique réelle du texte.
L’histoire africaine offre néanmoins de nombreux exemples attestant de la participation effective des femmes à l’exercice du pouvoir : reines-mères, conseillères royales, cheffes de guerre ou figures d’autorité morale et politique. En Afrique de l’Ouest, des figures telles que Nana Yaa Asantewaa chez les Ashanti, ou le rôle central des femmes dans les conseils et les systèmes de médiation traditionnels, illustrent cette réalité historique. Ces exemples renforcent l’idée que la participation politique des femmes n’est ni une anomalie ni une importation récente, mais une composante ancienne des systèmes politiques africains.
Dès lors, une question centrale s’impose : pourquoi l’association des femmes au pouvoir est-elle aujourd’hui présentée comme une conquête moderne, parfois perçue comme exogène, alors qu’elle fut historiquement érigée en principe fondateur de gouvernance ? Cette dissonance révèle une rupture profonde entre les héritages politiques endogènes et les cadres institutionnels issus de la colonisation, puis consolidés par l’État postcolonial. Ces derniers ont souvent marginalisé ou reconfiguré les formes traditionnelles de participation politique, y compris celles des femmes.
En Guinée, cette rupture se manifeste dans la manière dont les politiques d’inclusion féminine sont formulées et communiquées. Les nominations féminines et les réformes en faveur de la participation des femmes sont fréquemment présentées sous l’angle du rattrapage, de la conformité aux standards internationaux ou des engagements multilatéraux, plutôt que comme l’expression d’une continuité historique et politique propre. Sur le plan de la communication politique, cette approche peut fragiliser la réception sociale de ces politiques, en les faisant apparaître comme des injonctions extérieures plutôt que comme des prolongements légitimes de valeurs ancestrales.
Réconcilier la gouvernance contemporaine avec l’héritage politique africain suppose donc un travail de recontextualisation symbolique et narrative. Associer les femmes au pouvoir ne devrait ni relever de la concession ponctuelle ni de la mise en scène politique, mais s’inscrire dans une vision cohérente de l’État, enracinée dans l’histoire et tournée vers l’avenir. La modernité politique ne se mesure pas uniquement à l’adoption de normes internationales, mais aussi à la capacité d’un État à reconnaître, valoriser et actualiser ses propres fondements normatifs.
En définitive, la question n’est pas de savoir si l’association des femmes au gouvernement constitue une exigence contemporaine ou un principe ancien. L’histoire politique africaine montre qu’elle est les deux à la fois : ancienne par ses racines, actuelle par ses enjeux. Le véritable défi des gouvernances contemporaines réside dans leur capacité à transformer cette continuité historique en pratiques effectives, crédibles et durables, au service d’une société plus équilibrée, inclusive et juste.
Par Alpha Camara
Diplômé en communication d’entreprise, Masterant en communication publique et politique









